Qu'est-ce qu'on construit quand on construit un axe ?

Publié le par DPEA Architecture & Philosophie

Cas d'étude: le concours de la Grande Arche à la Défense


Chaque ville a son image, un symbole représentatif de caractères particuliers de son histoire, traduit par son architecture et son urbanisme. Le « Paris contemporain » possède parmi ses caractéristiques les plus marquantes, un réseau de grandes avenues rectilignes, ornées d’arbres, faisant la liaison entre grandes places, monuments historiques ou équipements publics.

Dans cette structure particulièrement lisible et originale, rien n’est plus important, plus riche de monuments symboliques et plus cher au cœur des Parisiens ainsi que des visiteurs que le grand axe est-ouest, aussi appelé « la voie triomphale ».


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Figure 01 - Pespective schématique de l’axe historiquedepuis le Palais du Louvre à La Défense.


Franchissant depuis la statue équestre de Louis XIV (présente dans la cour Napoléon du Palais du Louvre) jusqu’à la Grande Arche de La Défense, l’axe historique de Paris foisonne d’une grande diversité de monuments architecturaux et urbanistiques, riches en symboliques et en rapport avec l’histoire du développement de la capitale, voire même de la France.

Le rythme, la forme et l'échelle des monuments

Le rythme, qu'en grec signifie « l’eau que coule », nous mène à une continuité symbolique très présente dans l'axe. Quel que soit le rythme, il contient nécessairement un élément de mouvement. Un élément succède à un autre, et la corrélation entre ce que l’on perçoit et ce que l’on a perçu l’instant précédent constitue l’essence de la sensation rythmique. Cette sensation, crée par la corrélation entre les éléments qui existent réellement, par leur existence simultanée et réciproque.

En effet, le charme rythmique qui émane de l’axe historique, s’explique par le fait que chaque fois que nous lui jetons un regard, nous répétons mentalement la progression horizontale des avenues en rapport avec les monuments dans leur continuité. Ce que nous pouvons apercevoir dans la continuité de l’axe historique est un mouvement passif, réfléchi, qui n’empêche pas la perception individuelle de chaque élément composante de l’axe, mais aussi la trajectoire entière de cette horizontalité dynamique qui s’opère de façon passive dans notre regard.

Le dialogue existant entre les arches - Arc du Triomphe du Carrousel, de l’Étoile et la Grande Arche - s’insère dans un sentiment rythmique de répétition. Néanmoins, nous ne pouvons pas dire que cette répétition se fait de façon régulière, ni une régularité chronologique ni par leurs emplacements par rapport à l’origine de l’axe historique. Ce sentiment est plus remarquable par leur forme, leur mise en rapport avec l’axe et la symbolique de leur parcours, mis en évidence comme la perception visuelle de l’ensemble.


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Figure 02 - Vue depuis la cour Napoléon montre le Palais des Tuileries figurant entre les deux arcs.


La répétition d’éléments dans l’axe n’est pas l’aspect plus remarquable dans son contexte. Néanmoins, quelques aspects de ressemblance entre leurs formes et symboliques permettent la perception d’un rapport qu’enrichit leur importance globale, mais qui n’est pas en soi l’élément primaire.

La perception et le rapport avec ceux qu’y voient ou utilisent cette architecture est notée par leur réaction, consciemment ou non, à ces formes. Depuis toujours, les architectes ont essayé d’ériger des formes suivant les règles de proportion et de composition devant lesquelles les spectateurs sont sensibles. La fonction n’est pas suffisante à elle-même pour définir la moindre forme pour un monument ou bâtiment. Mais la forme, dit-on, suit la fonction. Pour une avenue utilisée par les rois, mais aussi un espace d’agrément, les 70 mètres de largeur permettaient un bon rapport visuel avec l’horizontalité de l’allée d’ormes et son aspect visuel.

Il existe un rapport étroit entre la forme et la signification des objets. Il en est de même entre leur échelle et leur taille, leur importance et leur signification par rapport à d’autres choses. Quelque soit son degré d’utilité, l’échelle d’un bâtiment ou d’un espace donné implique un arrangement ordonné de différentes dimensions. Le choix éventuel de tailles particulières présente un outil de grand intérêt pour les architectes. Cela peut souvent être le signe que, derrière cette différence de taille, se cache un événement particulièrement important.

Parmi les notions d’échelle utilisées, celle qui appartient le plus à l’ensemble des composants de l’axe historique est l’échelle dite « monumentale », qui représente une mesure au-delà des rapports existants avec l’être humain. L’importance historique de l’ensemble des monuments qui composent l’axe est de ce fait toujours remarquable par leurs grandes dimensions.

Les deux premiers composants - la statue équestre de Louis XIV et l’arc de triomphe du Carrousel - peuvent être perçus comme des exemples que ne traduisent pas l’aspect « triomphal » de l’axe. Selon Charles Moore, «l’important est que la taille d’un objet est comparée à celle d’un autre et qu’une conséquence graphique en résulte. Leurs dimensions en rapport aux autres monuments les font perdre part de leur aspect symbolique dans le contexte général, où la grande échelle semble obligatoire ».

En ce qui concerne les autres composantes, leurs échelles semblent toujours monumentales. Que ce soit par l’aspect bâti des monuments comme Le Louvre ou l’Arc de Triomphe de l’Étoile, ou par des espaces comme la Place de la Concorde ou les Jardins de Tuileries, leur histoire montre un rapport existant avec l’aspect monumental de l’échelle ou leur aménagement, pour agrandir et enrichir la symbolique de ces espaces.

Une des forces de l’échelle architecturale vient du fait qu’elle ne se limite pas à un seul type de relations. L’échelle peut aussi être un système de codifications entre plusieurs éléments.

Le résultat de la mise en place des divers éléments qui possèdent dans leur échelle des éléments de liaison et rapport, peut être un message simple et clair par lequel une hiérarchie ordonnée nous est révélée. Mais dans le cas de l’axe historique, ces relations ne suivent pas une composition équilibrée, ce qui pourrait apporter une richesse encore plus grande dans son ensemble.

Le concours Tête Défense et l'avenir de l'axe

Dans les années 1970, la proposition d'un nouveau bâtiment est élaborée dans l’axe historique de Paris. Conçu par l'architecte sino-américain Ieoh Ming Pei, il s’agissait de deux tours dans le site de La Défense. Le projet ne fut finalement pas réalisé en l'état, mais il a considérablement enrichit les discussions sur l’avenir de l’axe historique.

Les débats publics d’ordre architectural et urbanistique sur l’axe opposaient un grand nombre de tenants de la « fermeture » aux partisans de l’ « ouverture ». Le principal argument des premiers est que le paysage change de nature et d’échelle au-delà de la Tête Défense. Les tenants de l’ouverture soulignent qu’en urbanisme, les solutions ouvertes sont toujours préférables car elles laissent la possibilité d’ajouter plus tard d’autres compositions urbaines.

L’opposition « fermé-ouvert » se traduisait aussi au niveau de la symbolique architecturale des propositions qui ont été conçues. Celle de Pei, dont deux volumes symétriques reliés par une parabole suggéraient des images de porte ouverte, s’opposait à celle d’Émile Aillaud, dont la façade-miroir évoquait le retour nostalgique de l’axe vers Paris.

Quelques consultations ont suivies les propositions initiales, visant à l’élaboration d’un projet à se faire édifier dans le site de Tête Défense. Néanmoins, les règlements de ces consultations limitaient la hauteur des propositions à 35 mètres de haut, pour ne pas les rendre visibles sous la voûte de l’Arc de Triomphe depuis les Champs-Elysées. L’intention initiale de préserver intacte l’importance symbolique de la perspective visuelle depuis les Champs-Elysées a mis en évidence deux difficultés majeures : d’abord, la hauteur de 35 mètres allait dans le sens opposé de la servitude propre aux immeubles de bureaux dans la composition existante à La Défense ; et deuxièmement, le principe constant dans l’urbanisme parisien où les constructions placées dans l’axe d’une grande avenue soient des bâtiments publics ou des grands monuments.

Pour ces raisons, en septembre 1981 le gouvernement a décidé de reprendre la proposition d’une consultation internationale pour le site à La Défense, sur la base d’un programme plus ambitieux et plus significatif. Les intentions du gouvernement de marquer les années quatre-vingt par de grandes opérations de caractère culturel, différemment des tendances fonctionnalistes des années soixante qui caractérisent le quartier de La Défense, un projet politique qui témoigne d’une culture universaliste porteuse d’un message de liberté.


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Figure 03 - Esquisse de l’architecte danois Johan Otto Spreckelsen, soumis au concours Tête Défense.

L’objectif sera d’établir les aspects symboliques et fonctionnels qui font de cette œuvre une des plus remarquables réalisations de la fin du XXème siècle. 

 

Par André Bastos


GINZBOURG, Moisei, Le rythme en architecture, éditions Gollion (Suisse), Paris, 2010, 138p.

 MOORE, Charles W., L’architecture sensible : espace, échelle et forme, Dunod éditions, Paris 1981, 187p.

SALIGNON, Bernard, Rythme et arts : les fins de l'architecture, éditions Théétète, 2001, 177p.

 MINISTERE DE L’URBANISME ET DU LOGEMENT, Tête Défense : Concours international d’architecture, éditions Electa Moniteur, Paris, 1984, 207p.

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